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Hurler

Pour que la chair se taise enfin. Après un temps de repli, d'auto-réconfort, de répit, de réparation, j'ai voulu retourner vers le monde, en janvier j'ai pris la présidence d'une association de personnes handicapées, l'association fondée par ma chère Marie-José puis présidée par un tiers après le décès de Ma-Jo.

Ce projet semblait coller parfaitement à mes aspirations : m'investir encore dans le milieu du handicap, gérer mon temps et mon énergie, être sur le terrain et rencontrer des personnes en chair et en os, me sentir utile pour ma communauté.

Ah oui, mais ça c'était sans compter sur les bâtons.

Les bâtons vous savez, ceux qu'on nous met dans les roues dès qu'on veut bouger le petit doigt. Dans mon cas l'image prend tout son sens non ?

Je cite dans le désordre l'inaccessibilité des transports, des lieux, des gens, les cons, je me trompe où une grave épidémie sévit ces dermiers mois ? L'exclusion sous forme de "dans votre cas ça ne vaut pas le coup" (de soigner votre hanche, vos dents, de mettre des formes pour vous parler, de vous placer au théâtre là où vous allez voir plus d'un quart de la scène)

Wahou !! En quelques semaines de retour parmi les "valides du dehors" j'ai une grosse envie de hurler STOP !

J'en ai assez. Des incompétences et des mauvaises volontés cachées sous les formulaires.

J'en ai assez, par exemple, des prestataires de service à la personne qui se la jouent "Nous, notre label, nos formations" à l'image d'Handéo . 

Qu'ils viennent chez moi me poser des questions autres que la stupide étude de satisfaction qu'on nous soumet et qu'on nous ressort sous forme de statistiques en bas de facture : 60 % des pigeons assistés baillonnés bénéficiaires se disent satisfaits du service rendu. Et les 40 % d'insatisfaits ?

Vous savez ce que ça veut dire "insatisfait" quand on parle d'aide humaine ?

Je vais vous le dire moi, ça veut dire être mal traitée, rabaissée, infantilisée, négligée, abusée, mal à l'aise, mal fagottée, mal lavée, mal nourrie, mal entendue et d'autres mots tellement plus puissants que 60 % de satisfaits.

Et pendant que certains se targent d'être des spécialistes, d'autres souffrent en silence de ce qui, je le prédis, est le scandale humain à venir.

Les prestataires de service à la personne exploitent des misères, celles de la dépendance corrompue, je parle bien ici de vieillesse et de handicap, pas de ceux qui s'offrent des services comme en d'autres temps qui son majordome ou sa bonne. Je parle de l'obligation, pour survivre, de faire appel à un tiers.

Le marché de la dépendance, l'or blanc, il suffit d'une pyramide des âges pour faire saliver un consultant de chez Ernst & Young.  Mais aujourd'hui la dépendance n'est rentable qu'à un seul prix : celui de la médiocrité, du nivellement par le bas des compétences et de la notion de service rendu. Le prix de l'exploitation de la misère de celles qui font ce métier, femmes seules ou élevant seules leurs enfants, femmes sans formation donc sans emploi qualifié, femme ayant arrêté de travailler pour élever leurs enfants et qui reviennent vers l'emploi par la porte de service. Non le monde n'est pas celui des bisounours qui font ça parce qu'ils ont la vocation, réveillez-vous ! Arrêtez de nous imprimer sur papier glacé des plaquettes vantant les diplômes des auxiliaires, vos engagements de remplacement dans les 2 heures en cas d'absence, vos engagements de disponibilité des cadres dirigeant. Car ces engagements ne sont que blabla marketteux et dégoulinants d'intentions que vous n'avez pas. Aujourd'hui un seul mot d'ordre "faire du fric". 

Bien sûr que certains parviennent à conjuguer qualité et activité économique équilibrée, mais combien sont-ils ?

J'en ai assez aussi des médecins qui ne savent plus soigner et des podo-orthésistes qui trouvent ça dur de faire des chaussures.

Assez, assez, assez !

Alors j'ai pris la parole. Je me suis exprimée comme jamais jusque là.

Ah, ça en a surpris quelques-uns et ce n'est pas fini je vous le garantis.

Et je sens bien qu'il est un sujet actuel sur lequel je pourrais donner mon avis, lié d'une certaine manière à l'aide humaine : l'assistance sexuelle.

 C'est à mon sens un sujet d'une telle complexité qu'un petit article ne pourra donner qu'un minuscule aperçu de ma pensée.

Réducteur. Est un de premiers mots qui me vient en tête à la lecture des articles qui pululent sur le sujet. Oups première métaphore peu glorieuse, tant pis je laisse mes mots couler.

Où il est question de droit. Légiférer l'acte d'amour. Voilà le défi lancé par ceux qui réclament à corps et à cris le droit à une assistance sexuelle. Cadrer, borner, limiter, la transcendance sexuelle.

Non ce n'est pas de ça dont nous parlons ? Vraiment ? Nous parlons de quoi alors, d'assouvir un besoin comme on vide un trop plein de yang d'urine dans la vessie aussi jouissif que cela puisse être quand vous attendez l'auxiliaire depuis quelques heures ...

J'ai connu 20 ans de symphonies, l'imbrication parfaite des corps qui se connaissent par coeur, la composition harmonique des souffles, chaque jour réinventée même si répétée des milliers de fois par deux artistes musiciens de l'orchestre matrimonial, à l'hôtel des amours profondes. 

Faire appel à un assistant sexuel me donnerait l'impression de prendre une leçon de solfège, d'annoner les notes de la lettre à Elise quand j'ai dialogué si souvent avec le chant de l'univers.

Et c'est bien cela qu'on envisage de proposer non ? Un temps de soulagement du bout du gant aseptisé ?

Et l'extase ? Pourrons-nous jamais légiférer l'extase ? Grand Dieu non !

Je pense que le débat en mélangeant les sujets a desservi la cause. On ne peut parler d'assistance sexuelle, pas plus qu'on ne devrait parler de handicap ou de blondes à forte poitrine.

Il est à mon sens question de liberté. Liberté de demander, liberté de proposer. Il ne s'agit pas d'obtenir un droit mais de renoncer à des interdits. Comme dans l'acte d'amour, quand la caresse invite et que le mental s'abandonne au plaisir. An nom de quoi interdirions-nous à une personne, qui le souhaite, d'offrir de son temps et de sa personne ? Au nom de quoi priverions-nous une personne, qui en exprime l'envie, de recevoir la communion des corps ?

Mais en fait qui a dit que c'était interdit ? Il me semble que de nos jours bien libres sont ceux qui souhaitent se coucher dans le même lit ou sur la banquette arrière non ? ne partagent-ils pas en plus de quelques fluides magiques, leurs numéros de téléphones, un dîner au restaurant, une chambre d'hôtel, un loyer, un compte en banque ? Ne serions-nous pas tous des assistants sexuels à nos heures ?

Vision réductrice n'est-ce pas sous ses allures trompeuses de grandeur d'esprit.

Le commerce. C'est là que le bât blesse. le commerce ce tentateur. Celui qui donnerait le pouvoir d'acheter et de vendre des temps de corps. Celui-là même qui conduit les esclaves auxiliaires chez des bénéficiaires contraints, sous le joug et le fouet du dieu business. Et voilà que Légifer est de retour avec son cortége de conditions contractuelles. Bienvenue aux enfers quand vous vouliez le paradis.

Il ne s'agit pas d'autoriser, sous prétexte de détenir l'utopique pouvoir d'interdire, mais de protéger dans la conscience du couple fragilité/responsabilité. Sacrifier le débat sur l'autel de la prostitution c'est condamner des milliers de personnes à la souffrance du manque, aux risques de la prise de pouvoir, de  l'incompétence, de la manipulation mentale. La sentence est la privation de liberté, chef d'accusation la dépendance. Puisque tu n'es pas libre de tes mouvements tu es condamné à la cage aux lions. Allez bonne chance l'ami !

A mon sens le sujet du débat manque de clarté : de qui parle t'on ? Qui seraient les bénéficiaires ? Je me suis beaucoup posé cette question. Mon avis est, en priorité, ceux qui le souhaitent ET qui n'ont pas accés à la masturbation directe, c'est à dire sans objet intermédiaire. Ce contact corps à corps qui me paraît irremplaçable. A mon sens celà ramène la responsabilité collective de protection et d'accompagnement à un nombre de personnes et de situations plus facile à définir et certainement plus en corrélation avec l'offre d'accompagnement actuelle ! Répondons déjà à cette urgence, ensuite le reste viendra !

Quant au contenu des sessions ... libérons, libérons ... y mettre du coeur, de l'esprit, des phantasmes et des sentiments ? Qui celà devrait-il regarder ? Quitte à donner, autant offrir Saint Saëns plutôt que Sinclair non ?

Commentaires

  • Hurler quand il faut que ça sorte...
    Ta note exprime un grand ras le bol et je te comprends.
    Tes mots me rappellent quelques malheureuses expériences vécues avec Fiona, "quelques" mais trop nombreuses et bien trop graves.
    La dépendance ? C'est juste un tiroir caisse qui s'ouvre pour beaucoup...
    Je t'appelle lundi ma douce. Nous allons pouvoir refaire le monde :)

  • Et bien on prend une bonne claque quand on lit ton article.
    Comme tes mots sont sensés. Là où l'argent s'invite l'humanité s'en va sûrement. Marketing et bon sens ne font pas bon ménage.

    Est-ce qu'il existe près de chez toi une association d'insertion, qui fait travailler des personnes en difficulté et surtout qui les forme et ne cherche pas la rentabilité à tous prix ?

    Pour ce qui est du débat sur l'assistant sexuel, je trouvais qu'il avait le mérite de faire parler du sujet. Mais sans avoir vraiment d'opinion sur la question. Ton point de vue est éclairant...

  • Merci Ariane pour ta réaction, tu touches du doigt un autre point sensible, qui sont les personnes qui font ce métier ? Tu parles de personnes en difficultés, certes formées, mais la qualité de présence souffre énormément du fait que les intervenantes soient, pour beaucoup, des personnes débordées de soucis et de ce fait moins à l'écoute des personnes aidées. Je dis souvent que le handicap est un milieu qui requiert l'excellence car les "fautes" peuvent avoir des conséquences lourdes. Ce qui permet de compenser le défaut d'excellence c'est la sincérité mais ça ne suffit pas toujours.

    Merci également pour ton ressenti au sujet de l'assistance sexuelle, c'est un thème pour le moins complexe, j'y suis sensible pour avoir lu une souffrance indescriptible dans les yeux d'un homme tétraplégique lors d'un débat sur ce sujet. Je n'oublierai jamais son regard mêlé de douleur et d'une colère suppliante. Il s'agit bien là de prendre en compte toutes les dimensions de nos humanités. Je t'embrasse Ariane !

  • Te retrouver ici est toujours un grand plaisir, quel que soit le thème "pétard or not pétard".
    Ma soeur 63 ans, pour améliorer ses fins de mois a postulé auprès d'une association "d'aide à la personne".
    Elle a été horrifiée. Ses interventions devaient être... ménage, repassage et petits services ponctuels et "ordinaires".
    Confontrée à des "abominations humaines". Personnes au psychisme défaillant livrées à elles-mêmes, donnant au chien les repas livrés à domicile, ne s'alimentant donc pas.
    Elle a fait des toilettes intimes pour ne pas laisser ces femmes en manque (considérable) d'hygiène.
    N'étant pas le moins du monde "auxiliaire de vie", elle a fait tout ça "comme pour elle". Et bien davantage.
    Lorsqu'elle demandait à certaines femmes "est-ce que l'infirmière est passée pour vos médicaments"... "j'en sais rien".
    Elle a signalé à l'association telle situation anormale, telle plaie pas soignée, telle insalubrité, tel abandon total de la famille, ou de la maltraitance des descendants etc...
    On l'a prise de "haut" comme on dit.
    Au bout d'une semaine elle a arrêté.
    Envoyer n'importe qui (pardon frangine) dans des fermes isolées où les occupantes ne le sont pas moins, certaines n'ayant plus toutes leurs facultés, c'est incontestablement "faire du fric".
    On se retranche derrière le sacro saint maintien à domicile. Parce que oui, tout à fait d'accord, mais pas dans n'importe quelles conditions.
    Ces personnes sont en danger.
    Mais si on les installe dans des institutions "faites pour", c'est un manque à gagner pour l'association.

    Le Dieu du fric ne manquera jamais de fidèles. Amen.
    Plein de bisous Marie

  • Merci beaucoup Joyce pour ce long témoignage. Chaque jour les auxiliaires me font par de maltraitances subies par des bénéficiaires, le maintien à domicile qui rapporte, des personnes bafouées dans leurs droits les plus élémentaires, avec parfois des auxiliaires consciencieuses qui disent "je n'allais quand même pas la laisser dans cet état". Et les responsables qui ferment les yeux parce qu'à la fin du mois il y a les chiffres à envoyer aux "boss". Indignons-nous !

  • Ce sont exactement les mots de ma soeur lorsqu'elle ma parlé se son "expérience".... "Je n'allais quand même pas la laisser dans cet état".

    Elle a renoncé au bout d'une semaine, tant pis pour ses fins de mois, avec un pincement au coeur pour ces femmes en déroute que ces assocations "à but lucratif" ne remettront jamais sur le chemin, même cahotique.

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